Théâtre de guérison

1995-1997

Le théâtre comme outil de transformation sociale

Je crois que l’épanouissement des peuples amérindiens passe par l’art et par la culture; je crois que l’art est, aujourd’hui, le pivot essentiel de l’accès à la dignité. Yves Sioui Durand

En novembre 1994, Ondinnok est sur le point de célébrer ses 10 ans. 10 ans, d’investissement et d’engagement dans le développement de la scène théâtrale autochtone francophone. La production d’oeuvres marquantes au courant de cette décennie, a jusqu’alors permis d’enraciner les mythes et les croyances des Premiers peuples dans une dramaturgie bien réelle, tout en faisant écho aux vécus et aux combats des peuples autochtones des Amériques. Un patrimoine théâtral riche et vivant est en construction. Ondinnok doit néanmoins faire face à cette époque à des enjeux majeurs qui remettent en question l’existence même de la compagnie. Le public montréalais se fait rare et la relève artistique est peu nombreuse, voire quasi inexistante, malgré la qualité des créations. À la croisée des chemins une réflexion s’impose alors pour Yves et Catherine : comment continuer ?

C’est alors que l’invitation du Cercle Mikisiw pour l’espoir de Manawan, par l’entremise de Délima Niquay, une leader du milieu, de démarrer un théâtre d’intervention chez eux, est venue à l’automne 1994 tracer une nouvelle voie pour Ondinnok. Avec la production du Sun Raiser à Banff, la compagnie repart sur une nouvelle trajectoire. Deux directions qui, bien qu’étant différentes, sont néanmoins complémentaires. Ondinnok consacrera les années suivantes, de 1995 à 1997, au développement à Manawan d’un groupe de théâtre de guérison et d’un processus de création basé sur une démarche artistique et culturelle liée à leur identité. Au final, des liens importants pour le futur de la compagnie ont été noués dans les deux directions : avec les gens des communautés et avec la communauté théâtrale autochtone canadienne. Au plus près, dans une petite communauté autochtone du Québec avec des comédiens amateurs et dans des conditions difficiles. Au plus loin, dans un grand festival international avec des comédiens autochtones professionnels de tout le Canada et avec des moyens extraordinaires.

Historique du projet dans la communauté

Une première expérience a éveillé un intérêt pour le théâtre chez certains membres de la communauté atikamekw de Manawan. Une douzaine d’entre eux ont participé à une journée d’atelier sur la création théâtrale, qui a abouti à l’écriture d’un scénario inspiré de leur vécu, ayant comme thème “les abus sexuels”. Une pièce de théâtre fut ensuite produite par les comédiens professionnels de la troupe Parminou. Celle-ci fut présentée dans la communauté, le 13 et 14 novembre 1993.

Alors que le théâtre, comme forme d’expression artistique et d’affirmation identitaire, était encore inexistant chez les Atikamekw quelques années auparavant, leurs anciennes pratiques de représentations chamaniques étant tombées dans l’oubli, la participation à ce premier projet théâtral aura permis pour plusieurs de commencer à briser les couches du silence.

Ça prenait quelque chose comme le théâtre pour que les gens chez nous voient, comme dans un miroir, ce qui se passait vraiment et où on s’en allait si on continuait à se détruire les uns les autres comme ça. Cela a un tout un impact ! À tel point qu’on a pris en main nous-mêmes cet instrument et qu’on l’a développé. Thérèse Quitish-Dubé, membre du théâtre de guérison et interprète dans Opitowap

Souhaitant poursuivre une démarche de guérison ancrée dans le théâtre et les ressources du milieu, les membres du Cercle Mikisiw pour l’espoir, ont fait appel à Ondinnok. Ils croyaient, avec raison, que seule une compagnie de théâtre autochtone pourrait comprendre et travailler avec eux dans le respect de leur identité. Pour la communauté de Manawan, cette approche théâtrale d’intervention avait comme objectif spécifique de contrer la violence sous toutes ses formes, notamment les plus obscures, mais surtout d’en comprendre la source et son étendue. Cette initiative s’inscrivait au sein d’un processus plus large, qui avait vu le jour en 1989 à la suite d’une réflexion collective sur l’abus d’alcool et de drogues dans la communauté.

La création du programme triennal d’ateliers de formation en théâtre a lancé l’ensemble de la communauté dans une démarche d’affirmation, à la fois comme acteur-créateur et comme auditoire-spectateur. Les blessures collectives, comme l’inceste, les drogues, la violence conjugale, ont été abordées, mais toujours en résonance avec la spiritualité, les rêves de chacun et leur désir plus fort de renouer avec leur culture. Ces prises de conscience, de parole et d’actions collectives ont tranquillement laissé place aux vibrations du tambour, au coeur et à l’essence même de ce peuple. Pour Ondinnok, ces trois années seront le lieu d’un apprentissage des réalités de la vie au jour le jour  dans une communauté autochtone et d’une découverte de la richesse culturelle enfouie sous les oripeaux de la modernité.

Un programme en 3 temps

Dès le début, les membres du groupe de théâtre ont exprimé un vif désir de retrouver leur culture ancestrale et de la manifester. Ils pressentaient que c’était la clé de leur guérison. Après tant d’années d’aliénation, les Atikamekw comme tant d’autres nations autochtones du Canada allaient identifier les causes de leur souffrance et chercher la justice. Les langues vont se délier et toute l’horreur des pensionnats indiens va bientôt être révélée au grand jour.

Ce que je pense? C’est une expérience formidable. Ça fout le camp à la peur. Les fantômes peuvent aller se rhabiller. Ha! Ha! Ha! Ça nous fait prendre conscience de notre cercle intérieur et extérieur. Le corps se déploie, le coeur se réveille. Notre pouvoir se met en branle pour accomplir l’oeuvre. Dans cette prestation, j’ai trouvé un Opitowap. C’est aussi fort que ça; je vous le jure ! Marie-Louise Niquay, auteur et poète atikamek, membre du théâtre de guérison et interprète dans Opitowap

En tout, trois pièces (OpitowapSakipitcikan et Mantokasowin) ont été créées par le groupe. Chacune de ces productions a été une petite victoire sur le désespoir ambiant causé par les nombreux suicides, les accès d’alcoolisme, le manque de moyens. Le théâtre était plus exigeant que les nombreuses thérapies déjà entreprises. Il fallait que les acteurs dominent leurs propres démons et engagent beaucoup de temps et d’énergie dans la construction de chacune des pièces. Richard Moar, un pilier du groupe, était aussi chef de police. Thérèse Ottawa avait six enfants. La plupart des jeunes participants du groupe étaient à l’école. Chacune de ces pièces s’inscrivait dans une phase précise du processus de guérison de la communauté. Plusieurs personnes refusaient de parler des blessures qu’elles avaient subies et critiquaient le théâtre qui osait lever le voile sur un passé douloureux. Le tambour, les pierres, le feu et les prières ont permis aux acteurs de toucher et de crier leurs plus profondes blessures, pour être en mesure ensuite, de s’élever vers un niveau de conscience véritable. Le théâtre leur a permis ultimement de se dépasser, de connecter avec leur force intérieure et de nourrir leur imaginaire, pour retrouver leur pouvoir de rêver et de construire ensemble un avenir différent.

J’ai vécu hors de la communauté pendant près de vingt ans et depuis que j’ai commencé à faire du théâtre, j’y suis retournée avec ma petite famille. J’ai beaucoup appris en faisant du théâtre, j’ai renoué avec ma culture et cela m’a aidée à réintégrer le mode de vie atikamekw. Rosalia Petiquay, membre du théâtre de guérison, interprète dans Mantokasawin et Le Rendez-vous/kiskimew 

Ainsi, c’est plus d’une vingtaine de personnes âgées entre 11 et 55 ans, originaire principalement de Manawan, mais aussi de Wemotaci, qui ont participé activement à la création en territoire de ce “théâtre de guérison communautaire atikamekw”. Des gens de talent ont été découverts, des comédiens, des musiciens, des artistes courageux, qui continuent encore à ce jour à approfondir leur culture, comme artistes ou comme guides pour les autres. Un véritable échange a eu lieu. Ondinnok a aidé Manawan et le groupe de théâtre lui a redonné espoir et foi dans le développement d’un authentique théâtre autochtone. Par ailleurs, de la rencontre avec Manawan a mûri l’idée de développer un Programme de formation théâtral pour les Autochtones.

Pourquoi raconter des histoires? L’imagination et la naïveté sont au centre de toute enfance. La mort de l’imaginaire est le résultat de toutes les violences. La violence, l’abus, le viol sont le contraire même de l’imagination, ce sont des actes dépourvus de toute imagination. Yves Sioui Durand