Dramaturgie du mythe

Nos Grecs à nous

L’Amérique connaît sa propre mythologie qu’elle puise au sein des premiers peuples. Les Amérindiens ont depuis des millénaires leurs propres contes, légendes et rituels à la fois existentiels, riches et puissants qui sont intrinsèquement liés à leur spiritualité. Dans le contexte de la société moderne, ces mythes, autrefois transmis par la tradition orale, courent le danger de tomber dans l’oubli. Dès ses débuts, Ondinnok est poussé par le désir de se réapproprier ces histoires fondatrices et de leur donner une seconde vie par le théâtre. Ces oeuvres sont des expériences et des performances théâtrales uniques qui relèvent grandement des traditions cérémonielles.

 Nous ne cherchons pas à reconstituer l’ancien théâtre rituel amérindien, mais à le réinventer en intégrant tradition initiatique et modernité. Notre théâtre est une volonté d’échapper aux abaissements, à la médiocrité ; ici, l’art défie la langue de bois, il est lieu d’une mise à nu. Nous voulons interroger nos racines, redécouvrir nos ancêtres et leurs rituels oubliés. Yves Sioui Durand.

Pour entendre à nouveau le coeur de la terre

Pour les fondateurs d’Ondinnok, ce devoir de mémoire et de transmission est un passage obligé, un premier pas afin de retrouver la dignité et la conscience des peuples amérindiens. Ironiquement, l’appauvrissement spirituel des autochtones s’est arrimé avec l’inexorable conversion au christianisme. Il y a trente ans, l’acculturation des peuples autochtones était tel qu’un élément aussi primaire qu’un tambour pour les cultures autochtones, était encore considéré comme l’objet du démon au sein même des communautés. Un retour aux sources est plus que jamais nécessaire afin de rapatrier ce monde culturel englouti. Par le fait même, cette dramaturgie pose une question fondamentale : quelle est la place de l’Amérindien dans les Amériques?

Cette démarche répond aussi au désir et au besoin des Premières Nations d’être représentés dans l’espace théâtral contemporain. En reconnectant le monde des vivants à celui des esprits et des ancêtres, en intégrant les traditions initiatiques à une théâtralité contemporaine, cette approche contribue à une affirmation collective. Un éveil, après tant d’années d’oubli et de souffrance. Le voyage théâtral, voire chamanique, propose alors une autre issue au désarroi et à la perte de repères individuels.

 On ignore, comme si c’était une quantité négligeable, la richesse de l’histoire des peuples amérindiens d’ici et leurs liens qui remontent jusqu’aux Aztèques par la culture du maïs avec toutes les cultures autochtones des Amériques. C’est une longue chaîne et nous pouvons en en faire partie. Je pense qu’on s’appauvrit en l’oubliant trop facilement. Catherine Joncas

Démarche artistique

Le processus de création de chacune de ces pièces repose sur une longue période de recherche. Pour se réapproprier ces mythes, il faut d’abord en connaître les fondements et les codes. Yves Sioui Durand, tout particulièrement, a étudié ces récits fondateurs provenant de toute l’Amérique, souvent recueillis par des missionnaires, des voyageurs et des anthropologues. Au fil de ces productions, Ondinnok a créé des liens privilégiés avec plusieurs communautés autochtones, d’ici comme d’ailleurs et y a retrouvé la trace et la présence de cette autre façon de voir et de lire le monde.

Dans ces oeuvres, les symboles sont partout, omniprésents, ils sont gages de ce passé oublié. Ici, le décor est construit à base d’éléments de la nature; le feu brûlant dans la nuit, l’eau jaillissant de la chute, le maïs tapissant le sol et le bois craquant dans le vent. Sans oublier les pierres, les mushums, symbolisant les ancêtres. Le tout rappelle la relation sacrée entre l’homme et la nature qui unit tous les peuples autochtones à la Terre. La mise en scène est ponctuée de chants, de tambours, de personnages mythiques et d’herbes sacrées. Les grands masques, incarnation des ancêtres, viennent habiter la scène et nous projeter dans leur temps long. Le public n’agit pas seulement à titre d’observateur, mais grâce à la scénographie, il est entièrement plongé dans ce rituel théâtral en devenant lui-même un élément de mise en scène.

La démarche théâtrale vise à reconquérir un imaginaire, un espace mental, une terre de rêve, à rapatrier une mémoire pour dégager un avenir, à retrouver dans une civilisation, à travers des signes anciens, son sens du drame rituel ou théâtre sacré, cette démarche mérite toute notre admiration et notre collaboration. André-G. Bourassa, Le Devoir, 1991.