Un an à la direction générale d’Ondinnok : Nathalie Delorme dresse son bilan

mercredi 14 septembre 2022

Lorsque je suis revenue d’Europe en 2018, après treize ans d’absence, j’ai pour la première fois réalisé, de toute ma vie de Québécoise, que les Autochtones n’appartenaient pas seulement à notre passé, mais qu’ils faisaient bel et bien partie intégrante du présent. Plus encore, qu’on pouvait unir nos forces pour bâtir un monde meilleur. Le changement dans la perception des Premières Nations par la société québécoise et canadienne m’a sauté aux yeux: elles étaient plus visibles, elles étaient plus ancrées, elles avaient plus de voix, mais surtout, on leur donnait de plus en plus la place qu’elles méritaient de (re)prendre.

 

Je réalisais amèrement que j’avais grandi en partageant le territoire avec des gens qui portent en eux des savoirs ancestraux, et ce, sans même les connaître.

 

Cela a d’abord piqué ma curiosité: quelles étaient ces nations dont je ne connaissais pas l’existence? Ensuite, ça m’a profondément touché: comment les gens de mon pays avaient-ils pu traiter l’Autre de la sorte à cause de sa différence? Enfin, ça m’a choqué: pourquoi m’a-t-on privé, toutes ces années, de cette immense richesse? J’arrivais de Londres, une métropole multiculturelle où j’avais rencontré des gens de presque toutes les nations du monde, échangé sur leur culture, appris certaines de leurs langues, et je réalisais amèrement que j’avais grandi en partageant le territoire avec des gens qui portent en eux des savoirs ancestraux, et ce, sans même les connaître. Je sais maintenant que je suis née sur le territoire wendat, que j’ai grandi chez les Innus, allant souvent visiter ma famille en territoire abénakis, et que je côtoie maintenant les Kanien’kehá’ka. 

 

 

Ce que j’ai trouvé lors de mes recherches sur la compagnie m’a fascinée. J’ai donc pris mon courage à deux mains et j’ai soumis ma candidature.

 

Lorsque j’ai vu l’offre d’emploi pour le poste de direction générale des Productions Ondinnok, je n’avais jamais entendu parler de la compagnie. Pourtant, j’ai étudié le théâtre. Pourquoi aucun.e de mes professeur.e.s ne m’ont-il.elle.s pas amené voir une production de cette compagnie précurseure? J’ai été introduite aux Robert Lepage, Alexis Martin, Michel Tremblay, mais pas aux Yves Sioui-Durand et Catherine Joncas. Ce que j’ai trouvé lors de mes recherches sur la compagnie m’a fascinée. J’ai donc pris mon courage à deux mains et j’ai soumis ma candidature.

 

Je voulais un nouveau défi, j’en ai eu tout un! Je me permets d’emprunter la métaphore qu’Yves Sioui-Durand, cofondateur de la compagnie, a utilisée pour illustrer l’ampleur de la tâche dont j’ai hérité; arriver dans un organisme qui vient de fêter ses 35 ans d’histoire comme Ondinnok, c’est embarquer dans un gros bateau. Un bateau qui a traversé autant les mers calmes que les eaux houleuses; qui cache dans sa coque des fantômes qui réapparaissent de temps en temps sur  le quai pour rappeler à son équipage le poids et la beauté de son passé; qui déploie ses voiles pour se laisser guider par un grand vent qui souffle courageusement depuis longtemps dans une direction qui nous reste parfois inconnue. On regarde ce gros navire, qui fend les eaux du fleuve, avec admiration; mais non sans être pris.e d’un léger vertige.

 

 

Je viens d’avoir 42 ans. Du haut de mes douze ans d’expérience en gestion culturelle, je fais fièrement partie de la relève. Mais comme directrice d’une compagnie autochtone, je suis encore un bébé. Cela fait maintenant un an que je conduis ce bateau. Il est vrai que j’aurais parfois aimé naviguer à une vitesse plus réduite, pour bien apprendre à gérer les vagues, mais les projets se multiplient, tous plus inspirants et importants les uns que les autres. Sur ma route, je me suis heurtée à des obstacles que je n’aurais jamais pu imaginer: la pénurie de main d’œuvre, le manque de relève autochtone, la complexité de l’identité autochtone, la reprise soudaine des activités suite à la COVID-19, etc. Heureusement, je suis entourée d’une équipe compétente et attentionnée, d’un conseil d’administration solide et généreux, et de deux mentors artistiques qui sont là pour moi comme de vieilles pierres sur lesquelles je peux me reposer. Sans oublier la période de transition avec Amélie Girard dont j’ai pu bénéficier. Ces personnes extraordinaires me donnent la force et le courage de diriger la compagnie vers ses rêves, de la renforcer, de la diversifier et de l’ancrer encore plus dans son territoire.

 

Je sais que j’ai encore des luttes à mener: faire reconnaître la compagnie à sa juste valeur, décoloniser le milieu des arts en commençant par les pratiques de la compagnie, démontrer l’importance de la mise sur pied d’un espace de création dédié au développement des arts autochtones, m’unir aux autres leaders et allié.e.s pour demander sans relâche aux instances gouvernementales des gestes concrets de réconciliation.

 

 

J’embrasse mon rôle avec intégrité, compassion et détermination.

 

Chaque jour, je me demande: est-ce légitime qu’une femme blanche et privilégiée comme moi sois à la tête d’une compagnie de théâtre autochtone? Puis-je parler au “nous” sans tomber dans le piège de l’appropriation culturelle? Bien sûr, je suis consciente que ce n’est pas la situation idéale, que la compagnie a espéré engager une personne autochtone pour ce poste. Mais, chaque jour, j’essaie de décoloniser mon esprit afin d’être une meilleure alliée. J’embrasse mon rôle avec intégrité, compassion et détermination. J’essaie de faire une différence à mon échelle, d’honorer la terre où je suis née en permettant aux artistes descendant.e.s des peuples qui étaient là avant mon peuple de s’exprimer, mais surtout, qu’on les voit et qu’on les entende!

 

J’espère que ma contribution, si modeste soit-elle, sera initiatrice de changements positifs vers une société et une communauté artistique plus juste et plus près de sa Vérité.

 

– Nathalie Delorme, directrice générale des Productions Ondinnok